D’où vient la violence dans les établissements de soins de longue durée?
Selon des chercheurs, trois facteurs pourraient contribuer à la violence envers les résidents et le personnel des établissements de soins de longue durée : les conditions qui prévalent dans les établissements, les routines de soins et les soins imposés.

Dre Rachel Herron, professeure et titulaire de la chaire de recherche du Canada sur la santé mentale en milieu rural et éloigné à l’Université de Brandon

La violence envers les résidents et le personnel des établissements de soins au Canada n’a rien de nouveau, et les chiffres indiquent qu’elle demeure un enjeu de première importance. Statistique Canada a rapporté qu’en 2019, 1 530 aînés avaient été victimes d’actes de violence déclarés par la police dans des maisons de soins infirmiers ou des résidences pour personnes âgées. Une autre étude financée par les IRSC, publiée en 2021, indique que 97,2 % des travailleurs sondés avaient subi de la violence de la part de résidents, et 53,2 %, de la part de proches de résidents au cours de l’année précédente.

La Dre Rachel Herron, professeure et titulaire de la chaire de recherche du Canada sur la santé mentale en milieu rural et éloigné à l’Université de Brandon, se demande pourquoi la violence persiste dans les établissements de soins de longue durée malgré des années de signaux d’alarme et de campagnes de prévention. « Qu’est-ce qui peut inciter à la violence dans ces milieux? Et qu’est-ce qui pourrait la réduire, voire y mettre fin? », se demande-t-elle.

De 2020 à 2024, la Dre Herron et son équipe ont analysé 45 documents de politiques, réalisé plus de 250 sondages en ligne, mené des entrevues auprès de 55 membres du personnel et résidents et consacré quatre semaines à l’observation des interactions quotidiennes et des pratiques de soins dans des établissements de soins de longue durée du Manitoba et de la Nouvelle-Écosse.

« L’apport original de cette étude, explique la Dre Herron, est d’aborder le problème de la violence dans une perspective environnementale, voire écologique, plutôt que de le réduire à un simple problème de relations interpersonnelles. »

L’équipe de recherche définit la violence comme tout acte susceptible de causer un préjudice social, émotionnel, sexuel ou physique. Les gestes en cause peuvent aller des insultes aux gifles, en passant par les coups de poing, l’étranglement et les attouchements sexuels.

L’équipe a toutefois constaté que la violence dans les établissements de soins de longue durée n’est pas toujours délibérée. Elle tient parfois à la difficulté de concilier la sécurité, l’efficacité des soins et le droit des résidents de refuser les soins qui leur sont proposés. Pour les personnes âgées, surtout celles qui vivent avec la démence, même des gestes courants comme prendre un bain, s’habiller ou prendre ses médicaments peuvent devenir angoissants lorsqu’elles ne comprennent pas ce qui se passe ou n’y consentent pas, mais doivent néanmoins se conformer à une routine qui ne tient pas compte de leurs souhaits. La Dre Herron a constaté que, dans ces situations, des soins imposés peuvent aggraver la détresse au point de provoquer des réactions violentes, et être perçus par certains comme une forme de soin sans consentement, voire de maltraitance.

L’objectif serait, selon elle, de repenser les soins en établissement de manière à ce qu’ils soient, dans une certaine mesure, plus personnels.

L’équipe de recherche a appris qu’un établissement avait adopté une politique de soins non imposés. Cet établissement interdit le recours à la force dans les soins aux résidents, même lorsque le personnel estime agir pour leur bien, par exemple lorsqu’il faut changer une couche. La politique reconnaît d’ailleurs que la violence peut s’intensifier lorsque le personnel passe outre aux volontés des résidents concernant leur corps et les soins qui leur sont prodigués.

« Ce qui, à mon avis, a donné tout son sens au concept de soins non imposés, explique la Dre Herron, c’est que les familles, le personnel et la direction reconnaissaient tous l’existence du problème. Des membres du personnel subissent des blessures beaucoup trop souvent, disait-on, mais, d’un autre côté, des personnes sont traumatisées lorsqu’on tente de leur prodiguer des soins avant qu’elles se sentent prêtes ou suffisamment en sécurité pour accepter de l’aide. »

La Dre Herron voit dans la politique de soins non imposés une pratique prometteuse, mais reconnaît qu’elle peut être difficile à mettre en œuvre. « Ce n’est pas forcément une idée révolutionnaire, dit-elle, mais sa mise en œuvre peut être étonnamment difficile, parce que de nombreux établissements n’ont pas les effectifs ni l’approche de soins nécessaires pour adopter un modèle plus souple. » Selon elle, cette approche peut aussi se heurter à la résistance de certains membres du personnel et de familles qui voient parfois le refus de soins comme une forme de négligence ou de maltraitance.

La Dre Herron et son équipe espèrent élargir leurs travaux en collaborant avec des établissements de soins de longue durée afin de voir comment l’approche pourrait être mise en œuvre dans d’autres milieux de soins. L’objectif est de s’éloigner d’une routine stricte et d’une logique axée sur l’efficacité pour privilégier la dignité, la personnalisation et le confort dans les soins.

En bref

L’enjeu

Plus de 250 000 personnes vivent actuellement dans des établissements de soins de longue durée au Canada. Le nombre devrait croître rapidement au cours de la prochaine décennie sous l’effet du vieillissement de la population. C’est une tendance inquiétante compte tenu de l’augmentation documentée de la violence envers les résidents et le personnel dans ces milieux. La violence dans les établissements de soins de longue durée est souvent considérée comme inévitable parce qu’elle est associée à la démence, au manque de personnel et à l’épuisement professionnel.

La recherche

Pendant quatre ans, la Dre Rachel Herron et son équipe ont étudié les pratiques dans des établissements de soins de longue durée au Manitoba et en Nouvelle-Écosse afin de mettre au jour les facteurs à l’origine de la violence et les moyens de la prévenir. Leurs travaux ont permis de dégager une approche prometteuse : les soins non imposés, un modèle qui reconnaît le droit des résidents de refuser des soins ou de s’y opposer.

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