Un risque calculé : en quête d’un vaccin contre l’hépatite C
Des chercheurs financés par les IRSC se tournent vers un modèle d’infection minutieusement contrôlée chez l’humain pour accélérer la mise au point d’un vaccin contre l’hépatite C, qui touche des millions de personnes dans le monde.

Dr Jordan Feld, hépatologue, Réseau universitaire de santé, et professeur de médecine, Université de Toronto.

Vous porteriez-vous volontaire pour subir une exposition intentionnelle au virus de l’hépatite C, qui peut causer une maladie du foie grave, dans le but de tester un nouveau vaccin?

Le Dr Jordan Feld, hépatologue et scientifique chevronné financé par les IRSC au Réseau universitaire de santé, recrute environ 100 personnes en santé de moins de 40 ans pour un modèle d’infection contrôlée chez l’humain, ou essai d’infection intentionnelle. Les participants recevront un vaccin expérimental, puis seront intentionnellement exposés à l’hépatite C sous supervision médicale attentive. Si le vaccin fonctionne, le Canada pourrait prendre la tête des efforts d’éradication de l’hépatite C à l’échelle mondiale, ce qui est difficile à accomplir avec un traitement comme seule solution.

« Nous avons un traitement très efficace contre l’hépatite C et nous pouvons guérir presque tout le monde qui reçoit un diagnostic, précise le Dr Feld, mais nous n’avons pas encore de vaccin. Malheureusement, en bonne partie à cause de l’épidémie d’opioïdes, nous voyons chaque année plus de nouvelles infections que de guérisons. »

On estime qu’environ 250 000 personnes au Canada vivraient avec cette maladie du foie, et près de 40 % d’entre elles ne le savent même pas. C’est pourquoi l’hépatite C est appelée un « tueur silencieux ». Sans traitement, l’infection peut mener à la cirrhose, à l’insuffisance hépatique ou au cancer du foie.

Malgré la gravité de l’infection, la mise au point d’un vaccin contre l’hépatite C est difficile, en raison de deux grands obstacles. D’abord, le virus de l’hépatite C présente une grande diversité génétique, encore plus que beaucoup d’autres virus. Le Dr Feld explique qu’il subit constamment des mutations menant à de nouveaux variants, ce qui signifie qu’un vaccin doit couvrir un large éventail de souches. Ensuite, la mise à l’essai d’un tel vaccin est également complexe. Habituellement, à cette étape, les chercheurs utilisent des modèles animaux, mais en raison d’une interdiction des essais sur les chimpanzés, seul modèle animal connu pour cette maladie, les essais chez l’humain sont nécessaires.

Les modèles d’infection chez l’humain ne sont pas nouveaux. Ils ont été employés pour la tuberculose, la dengue et le paludisme, et le vaccin Vaxchora contre le choléra a été testé et approuvé au Canada et aux États-Unis à partir d’essais d’infection intentionnelle chez l’humain seulement. L’hépatite C est toutefois différente. Comme environ 25 % des personnes éliminent le virus naturellement, les volontaires doivent demeurer infectés plus longtemps pour qu’on puisse déterminer si un vaccin apporte une protection réelle contre l’infection persistante. Les personnes qui éliminent l’infection spontanément ne développent pas de lésions hépatiques... mais les chercheurs ont besoin d’assez de temps pour mesurer l’efficacité du vaccin.

« Ce que nous essayons de faire avec un vaccin est essentiellement de renverser les probabilités, résume le Dr Feld. Nous voulons faire augmenter ce taux d’élimination spontanée pour que 75 % des personnes vaccinées puissent se débarrasser du virus naturellement. Si nous pouvons atteindre un point où seule une petite minorité de personnes développent une infection chronique que nous pouvons traiter, nous pourrions alors potentiellement éradiquer l’hépatite C dans le monde. »

L’équipe de recherche en est à sa deuxième année de l’étude et prévoit infecter des volontaires à la fin de 2026.

Le Dr Feld indique que les participants ont tendance à être jeunes et hautement scolarisés. « Ils me disent qu’ils ne sont pas des scientifiques, des médecins ou des ingénieurs capables de mettre au point un vaccin, mais qu’ils peuvent offrir leur temps et prendre un certain risque pour contribuer à la science et à la société. »

« C’est merveilleux d’entendre cette perspective, se réjouit-il, se rappelant un volontaire qui l’a exprimé ainsi : “Nous ne disons pas aux gens qu’ils ne peuvent pas être pompiers parce qu’il est dangereux de se précipiter dans des bâtiments en feu. Nous les remercions de le faire.” »

Puisque l’essai par modèle d’infection contrôlée chez l’humain implique un relativement petit nombre de participants étroitement surveillés et utilise une souche virale connue, les chercheurs peuvent suivre de près la réponse du système immunitaire. Cela fait de ce type d’essai non seulement un modèle pour tester un vaccin potentiel contre l’hépatite C, mais aussi un moyen d’obtenir des données qui orienteront la mise au point de vaccins contre des pathogènes hautement diversifiés comme le VIH et le virus de la grippe, voire contre le cancer.

« Je sais que nous apprendrons beaucoup dans le processus, estime le Dr Feld. Même si les premiers vaccins ne fonctionnent pas, les connaissances acquises feront progresser ce domaine et d’autres disciplines scientifiques. S’il est possible avec la technologie et l’ingéniosité actuelles de mettre au point un vaccin contre l’hépatite C, le modèle d’infection contrôlée chez l’humain est la voie qui nous y mènera. »

En bref

L’enjeu

Depuis 2017, les virus de l’hépatite B et C ont causé plus de décès dans le monde que le VIH, la tuberculose ou le paludisme. À elle seule, l’hépatite C touche quelque 50 millions de personnes sur la planète et entraîne des centaines de milliers de décès chaque année. Contrairement à l’hépatite B, il n’existe encore aucun vaccin contre le virus de l’hépatite C.

La recherche

Le Dr Jordan Feld, clinicien-chercheur au Centre des maladies du foie de l’Hôpital général de Toronto, dans le Réseau universitaire de santé, utilise un modèle d’infection chez l’humain pour étudier comment le système immunitaire contrôle l’infection au virus de l’hépatite C dans le foie. Les essais classiques sur le terrain pour cette infection sont lents et peu pratiques; cette étude adopte une approche qui pourrait accélérer la mise au point d’un vaccin et fournir de l’information pour d’autres virus problématiques.

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